Alec passa les lourdes portes du Temple sans s’en rendre compte. Il était encore sous le coup d’une rage incommensurable à la suite des paroles de Zeus. Il en avait été tellement ébranlé qu’il avait à peine salué le Trio Légendaire avant de se retourner prestement pour se diriger presqu’en courant vers la sortie sous le regard des divinités compatissantes qui comprenaient le tourment qui venait de l’envahir. Tête baissée, poings serrés au point d’en faire pâlir les jointures pour ne pas hurler sa douleur, la colère n’avait cessé de grandir et de l’aveugler à chacun de ses pas.
Il n’avait pas entendu grincer les gonds des lourdes portes de métal du Temple qui se refermèrent dans un bruit de Tonnerre qui fit sursauter violemment le jeune Gardien. Il ressenti la déchirure dans sa poitrine qui le fit s’effondrer à genou. Un flot de larmes monta à ses yeux et il ne put les retenir. Alec sous la violence de ce torrent d’émotions se mit à trembler de tout son corps à en avoir la nausée. Sa tête tambourinait de mille questions :
Comment les dieux pouvaient-il oser le faire attendre treize jours ? Quelle inconscience les faisait agir ainsi ? N’aimaient-ils donc personnes ? Comment pouvaient-ils croire que Byron pourrait tenir encore si longtemps puisqu’à chaque seconde la vie s’échappait de son corps ? La santé de son frère était si insignifiante pour les dieux ? Etaient-ils si cruels ?
Alec comprenait que ce voyage était dangereux mais ne pouvait pas envisager qu’une Aphrodite maîtresse de la séduction, ou que le pochtron de Dionysos, puissent lui être d’une quelconque utilité. Tout Olympien qu’ils étaient, en quoi le sexe et le vin allaient lui être d’un quelconque secours ?
Son cœur se resserrait : il avait l’impression qu’on avait pris un morceau de ce dernier et qu’on l’écrasait avec un grand mépris.
Il avait beau essayer de comprendre la décision en retournant dans son esprit toutes les options possibles qui pouvaient lui permettre d’accepter la décision mais rien n’y faisait.
Il ne pouvait qu’accepter ce qui était acté sans pour autant s’empêcher d’entendre la voix qui au fond de lui murmurait que son frère n’allait certainement pas rester en vie le temps de son trajet sur Terre. A cette seule pensée, son corps tout entier se mit à frémir et l’étau qui déjà brisait son cœur resserra son étreinte.
Il se remit fébrilement sur ses deux pieds. Il se sentait profondément humilié et ridiculisé par les Olympiens. Sa fierté repris le dessus et il était hors de question de leur permettre de le voir dans cet état.
A peine debout, il entendit le battement des ailes de la sandale de son ami Hermès. Il avait beau le considérer comme un ami proche Alec n’avait aucune envie d’être pris en pitié, qu’on exprime de l’empathie ou même de la sympathie ; il avait simplement envie et besoin d’être seul.
« Tu n’as pas à avoir honte, tu as le droit de pleurer ! »
L’élocution du dieu des voleurs était rassurante mais le Gardien ne répondit pas.
Dos au dieu grec, Alec ne se retourna pas. Il lui en voulait également ne n’avoir pas plaider sa cause auprès de Zeus. Alec ressentait de l’injustice en repensant au temps passé sur Terre par Zeus et Hermès chez son ami Philémon alors qu’on lui interdisait de pouvoir lui aussi se rendre dans le monde des Hommes. Certes il n’était pas un dieu mais il était l’un des deux seuls Gardiens de l’Univers.
« Laisse-moi tranquille, je ne veux parler à personne ! » s’exprima le jeune Gardien les larmes aux yeux. Il n’aimait pas parler comme cela, surtout à son ami. Il voulait juste rester seul et rendre visite une dernière fois à Byron avant sa quête de la Toison d’Or.
« Je comprends ce que tu ressens, je t’assure. Il est préférable que tu attendes ces treize jours, que tu sois un minimum prêt car sans cela tu ne survivras guère dans le Royaume des Mortels. Et comment veux-tu sauver ton frère si tu n’es plus de ce monde ? »
Alec serrait les poings. Il savait pertinemment que le dieu des voleurs avait raison mais il ne voulut pas le lui montrer. Tête baissée il se dirigea sans lui répondre, en direction de l’infirmerie.
Il traversa le parc de Déméter sans vraiment faire attention que le temps sur le royaume des Dieux avait changé du tout au tout. Les nuages avaient laissé place au soleil, les oiseaux étaient revenus et enchantaient les oreilles des olympiens de leur mélodie. L’infirmerie était située à côté du parc nautique de Poséidon. Selon les saisons, on pouvait soit y apercevoir le dieu de la médecine Asclépios ou bien son épouse, Hygie.
Après la gigantomachie, cette guerre entre les Géants et les Olympiens qui avaient laissés ces derniers très affaiblis, Poséidon avait suggérer à Zeus de faire résider en Olympe ce couple de déités de la médecine, d’autant qu’Hygie était déjà très appréciée pour son empathie et sa gentillesse hors du commun.
Chaque être vivant pénétrant dans l’enceinte de l’infirmerie que cela soit des plantes mourantes, des créatures en mauvaise santé ou des divinités blessées, tous et toutes sans exception bénéficiaient des soins experts d’Asclépios et Hygie.
A chaque guerre, elle était l’une des déesses les plus primordiales aux yeux des Dieux Grecs notamment aux yeux de Zeus qui la sollicitait très souvent pour savoir ce qui était bon pour lui de faire ou de manger quand ce dernier était affaibli, ce qui devait rester entre eux.
Quand Alec entra dans la salle de repos, il ne prêta aucune attention aux précieux ornements qui décoraient l’infirmerie et encore moins aux lourds lustres fait de diamants qui éclairaient d’une lumière particulière le lieu.
La seule chose qui retenait son attention était son frère allongé là, inconscient.
Sa chevelure blanche était grasse et ne pouvait caché ses cornes, car bien qu’elles fussent minuscules il détestait qu’elles soient à la vue de tous. Son visage d’une pâleur effrayante était couvert d’une sueur abondante et nauséabonde que le linge blanc sur son front tentait tant bien que mal d’absorber. Ses yeux habituellement remplis d’amour et de douceur, était fermés.
La vue de son frère agonisant, augmenta chez Alec son sentiment d’impuissance. Son cœur battait si fort qui lui semblait qu’Héphaïstos le frappait lui-même avec son lourd marteau sur son enclume.
« Il est entre de très bonnes mains, je sais que ça te fait mal, Alec. Saches que tel que tu vois ton frère ce n’est pas parce qu’il va plus mal mais parce que nous l’avons plongé dans un coma artificiel pour qu’il cesse de souffrir, en attendant ton retour ! »
Alec se retourna face à Hygie, les yeux pleins de larmes. La vue de son frère ainsi lui était insupportable car cela faisait des semaines que cela durait. Il était certain que personne ne pouvait comprendre son accablement. Byron n’était pas que son frère : c’était son binôme, son acolyte, celui avec qui il avait fait toutes ses bêtises, son idole, son référent dans plein de domaines.
La divinité de la médecine était d’une beauté céleste. Sa tenue blanche soulignait parfaitement ses formes et embellissait son visage au teint d’albâtre qui malgré les siècles passant était encore éblouissant. De la douceur de son regard azur, Hygie parvint presque à rassurer le jeune Gardien.
« Je sais bien, Hygie. J’ai confiance en vous, cependant c’est la première fois que je vois Byron dans cet état et quand je vois que même Hermès ou Apollon, n’arrivent pas à le guérir. Je suis terriblement inquiet. »
« C’est tout à ton honneur, Alec. Va confiant. Nous œuvrons de toute notre science et toute notre connaissance pour maintenir le feu de vie qui réside encore en ton frère. »
Elle posait sa main sur l’épaule d’Alec en signe d’amitié puis se dirigea vers les fleurs qui faisaient le charme du lieu et qui ornaient la pièce.
Le Gardien se rapprocha de son frère qui poussa un gémissement de douleur dans son sommeil, ce qui arracha une grimace à Alec. Ce dernier prit la main de son frère et lui chuchota à l’oreille :
« Byron, je te promets une chose : quoi qu’il m’arrive en Bas, je survivrais pour toi ! Je vaincrais et te ramènerais la Toison d’Or !»
Alec était maintenant déterminé à s’entraîner durement durant les douze prochains jours, même auprès d’Aphrodite et de Dionysos.
Sur cette promesse, Alec s’en retourna d’un pas las chez lui. Cette marche lui fit le plus grand bien car il eut la force pour la première fois depuis des semaines de ranger l’intégralité de son lieu de vie y compris la chambre de son frère, certain qu’il y reviendrait dans un futur très proche.
En remettant de l’ordre dans le bazar de Byron, Alec fut surpris d’y découvrir des ouvrages d’écrivains mortels décrivant avec force détails la vie sur Terre. Il décida de tous les étudier afin d’être parfaitement préparer avec ces êtres dont il ne savait presque rien à part à travers les récits d’Hermès et de Philémon.
Absorbé par sa lecture, le jeune Gardien ne s’était pas rendu compte que la nuit était déjà en train de tomber sur l’Olympe. La tête pleine des dix ouvrages qu’il venait de consulter il ressentit un profond besoin de sortir sous les étoiles afin de pouvoir ensuite espérer trouver le sommeil.
Alec n’avait pas mesuré à quel point cette journée avait été épuisante pour lui. Très rapidement, il interrompit sa marche pour s’asseoir sur un des bancs du parc de Déméter, depuis lequel il pouvait apercevoir les dryades sortir de leurs arbres respectifs, profitant du coucher de soleil pour se réunir et faire leurs promenades quotidiennes.
Toujours sur leurs gardes vis-à-vis de certains Olympiens qui s’amusaient souvent à leur courir après, certaines d’entre elles regardaient de travers le jeune Gardien.
Une dryade en particulier attira l’attention d’Alec, cette dernière sortit d’une glycine japonaise et son tronc était de couleur pourpre, qui la différenciait de beaucoup d’entre elles et lui donnait un air majestueux. Le jeune Gardien ressentit un élan d’admiration pour elle, d’autant qu’il était particulièrement intrigué par tous les grains de sables qui étaient restés sur le bas des racines de cette dernière, et donc chaque grain de micas semblait être sous l’effet de la lumière du crépuscule, un diamant qui réhaussait encore plus la beauté de cet être majestueux.
Intrigué et curieux de nature, Alec attendit que la dryade se rendit auprès de ses amies pour se diriger vers l’arbre japonais. Il fut surpris de découvrir derrière ce tout jeune arbuste, une plage. Certes elle expliquait la présence du sable sur les racines de la dryade mais en aucun cas expliquait sa présence sur l’Olympe. Il en conclut que c’était certainement la fantaisie d’une des douze divinités qui s’était créé son propre petit coin de paradis.
L’endroit était particulièrement magnifique et serein. Alec décida de s’asseoir sur le sable, les yeux perdus vers l’horizon. Le bruit du ressac finit par complètement lui faire oublier la douleur sourde qui le tenaillait depuis plusieurs semaines.
La nuit était complétement tombée. Alec s’étendit de tout son corps et ressentit la chaleur du sable qui avait bénéficié de l’ensoleillement si particulier qui régnait sur l’Olympe. Totalement détendu et bercé par le bruit des vagues, il s’assoupit.
La fraîcheur nocturne le sortit de son sommeil. La première chose qu’il remarqua était un parfum qui lui était familier : Celui de son ancienne amante, Déméter. Bien qu’engourdi, Alec se leva d’un seul homme pour constater qu’en effet Déméter en personne était juste assise à côté de là où il s’était endormi.
De ses yeux bleu océan, la déesse de l’agriculture fixait intensément le jeune gardien. Alec remarqua que ses cheveux étaient mouillés et ruisselaient sur ses épaules alors que ses vêtements étaient secs.
Il comprit très vite que Déméter s’était baignée nue alors que lui dormait très certainement à côté de ses vêtements, qu’elle avait déposé sur le sable. Des images de leurs ébats amoureux revinrent en force dans sa mémoire. Il en rougit violemment d’autant que son corps manifesta contre sa volonté le désir qu’il éprouvait toujours en présence de la déité.
Déméter ne put que constater la modification anatomique du jeune Gardien ainsi que la honte qu’il en éprouvait et se mit à rire à gorge déployée.
Elle prit la parole :
« Rassure-toi mon bel étalon : si tu gardes le secret de mon paradis pour toi, je garderais pour moi seule, le souvenir de ce moment. Qu’en pense-tu ? »
Alec de plus en plus gêné par la situation ne répondit pas et se contenta d’hocher la tête en signe de oui. Il essuya du plus rapidement qu’il le pouvait, les grains de sables qui s’accrochait désespérément sur ses vêtements puis prit la fuite en direction de sa maison, sous la pluie de rire de Déméter.
La nuit était tombée depuis quelques heures sur l’Olympe et se fut une belle nuit calme sur le royaume des Dieux, car même Alec retrouva enfin le sommeil.